L’Afrique dans la chaîne des valeurs

L’Afrique ou le perpétuel chantier du reste du monde avec pour maître d’œuvre le FMI, la banque mondiale et les « partenaires » demeure le continent de l’avenir. Parler du développement de l’Afrique revient à faire référence aux différents cycles de plans venus d’ailleurs et appliqués tels la parole biblique. Riche de son sous-sol et de sa jeunesse, l’Afrique attise la convoitise. Les jeunes en représentent au moins 65% de la population. Quinze millions de jeunes africains devraient faire chaque année leur entrée sur le marché du travail au cours de la prochaine décennie. Il y a cependant le problème majeur de la mauvaise gouvernance et de l’instabilité des institutions comme frein au plein emploi de ces jeunes et des ressources disponibles. Si nous ajoutons à cela la dépendance géopolitique, géostratégique et économique de l’Afrique vis-à-vis des ex colons, nous avons un beau cocktail qui maintient le continent en l’état d’éternel espoir. Selon la Doing Business 2015 récemment publiée par la Banque mondiale, l’Afrique subsaharienne est la région du monde qui a enregistré le plus grand nombre de réformes visant à améliorer le climat des affaires en 2013-2014. Le Bénin, la RDC, la Côte d’Ivoire, le Sénégal et le Togo se situent parmi les 10 premiers pays.
Les intentions de l’Europe envers l’Afrique n’ont jamais été claires pour les africains mais très claires pour l’Europe. L’Afrique doit demeurer l’apporteur de matière première dans la chaine des valeurs. Claude Pottier en parle de façon explicite dans son livre (« mondialisation et mise en concurrence des salariés à travers le monde »). Depuis quelques années la chaine des valeurs est considérée comme une chance pour l’Afrique. Il y a une certaine unanimité autour du rôle que l’Afrique pourrait s’attribuer dans la chaine des valeurs pour définitivement se développer.

Qu’est-ce que la chaîne des valeurs ?

Selon Michael Porter le premier économiste à l’avoir formalisé, la chaîne des valeurs peut se définir comme l’étude précise des activités de l’entreprise afin de mettre en évidence ses activités clés, c’est-à-dire celles qui ont un impact réel en termes de coût ou de qualité et qui lui donneront un avantage concurrentiel. L’avantage concurrentiel est la donnée la plus déterminante dans une optique d’offre. Tous les pays industrialisés sont dans une optique d’offre et donc cherchent à contrôler les évènements de sorte à avoir un avantage concurrentiel sur les autres. L’avantage concurrentiel peut s’exprimer par le rapport qualité prix mais pour y arriver certaines variables concourent à la réaliser tels les couts de transaction, les coûts de matières premières, les licences, la stratégie de localisation, les mobilités spatiales des facteurs de production etc…
Comment l’Afrique pourrait passer d’une logique de fournisseur de matière première brute à une offre de biens finis et de services qualifiés ?
Il est urgent de recréer le cadre institutionnel favorable dans chaque état dans l’optique de crédibiliser le climat des affaires. La stabilité politique et la volonté politiques doivent placer l’entreprise au cœur des préoccupations. La chaîne des valeurs part de l’entreprise pour aboutir aux produits concurrentiels. Sans le cadre institutionnel favorable, les entreprises ne sauraient prospérer. Un état ne produit pas de richesses en tant que tel, il met les moyens juridiques et institutionnels à la disposition des acteurs afin que ceux-ci créent de la valeur. La richesse créée par un état est donc la somme des richesses créées par l’ensemble de ses entreprises d’où l’importance pour l’Afrique de s’inscrire à travers ses firmes dans la grande toile mondiale de la production de biens et de services. Les firmes multinationales ont toutes la caractéristique principale de fabriquer les produits à travers un ensemble de sous-traitance sur plusieurs pays. C’est ainsi que l’Inde se retrouve à répondre aux besoins en informatique du monde. Aussi ce pays est incontournable dans la révision des avions de transport civil.
L’Afrique est le continent qui possède la population la plus jeune au monde et la croissance démographique la plus élevée. Si cette tendance se poursuit, la main-d’œuvre du continent sera d’un milliard de personnes en 2040. Ce sera la plus nombreuse au monde, dépassant celle de la Chine et de l’Inde. Le Nigeria et l’Afrique du sud ont une avance considérable sur les autres. Aussi bien dans la manufacture et les services ces pays ont une culture de l’offre. Ce n’est pas un hasard si l’Afrique du Sud est le représentant du continent dans les BRICS (Brasil, Russie, Chine, Afrique du sud). La Tunisie s’est illustrée dans le textile avec le Maroc. L’occident a beau encourager une publicité néfaste pour les produits made in china, la Chine ne demeure pas moins l’usine du monde. L’Afrique à un avantage comparatif dans le domaine des ressources. Elle pourrait commencer par transformer ses matières premières pour le marché africain dans un ensemble économique fiable et ainsi bénéficier de la loi de l’offre et de la demande mondiale pour écouler sur le reste des marchés. Dans l’absolu elle pourrait le faire. Cette force de proposition pourrait voir le jour si plusieurs circonstances concouraient en faveur de l’Afrique : la bonne gouvernance locale et le franc jeu des puissances. Ni l’un ni l’autre n’est gagné pour l’instant.
Dans le passé aucun plan venu d’ailleurs n’a donné satisfaction au continent, au contraire le retard s’est accru. Seulement 20% des PME subsahariennes parviennent à obtenir une ligne de crédit d’une institution financière. En Afrique, les besoins annuels pour le financement des infrastructures sont évalués à 93 milliards de dollars. La capitalisation boursière sur le continent dépasse les 1 300 milliards. Ce paradoxe explique à lui seul les limites des modèles en cours. Les montants des investissements directs étrangers (IDE) ont atteint en 2013, 56 milliards de dollars, contre 53 milliards en 2012 en Afrique. Selon les données du FMI, 25% des IDE arrivant en Afrique en 2003 étaient consacrés à l’extraction de matières premières. Encore une fois, il y a sous emplois des facteurs de production dans cette optique d’utilisation des IDE qui reprennent le chemin inverse.
Tous les observateur s’accordent à dire que l’Afrique doit prendre sa place dans la chaîne des valeurs en proposant ses services pour la production mondiale. Pour cela, elle doit s’approprier les conditions nécessaires et suffisantes de son industrialisation et de la compétitivité de ses usines et de ses cadres. Elle ne doit ni se faire dicter ni se faire aider. En réalité le développement et l’aide ne sont pas compatibles. L’histoire des quatre dernières décennies l’illustre parfaitement à travers les ajustements structurels imposés par le FMI et la banque mondiale. On ne juge pas un modèle économique par sa beauté ou par son auteur mais plutôt par sa capacité à produire le bien être des peuples. Or, en fouillant dans les faits, on constate que le FMI et la banque mondiale ont mis l’Afrique en retard.

Les Programmes d’Ajustements Structurels du FMI et de la Banque Mondiale.

Le Fonds Monétaire International (FMI) fut créé en 1944 pour promouvoir la coopération monétaire internationale et pour garantir la stabilité financière suite à la mise en place du système monétaire de Bretton Woods. Sous le système de Bretton Woods, les pays utilisaient le dollar américain comme monnaie de réserve. Les banques centrales pouvaient convertir leurs dollars américains en or auprès de la Federal Reserve au prix de $35 l’once. Suite à l’abandon de Bretton Woods en 1971, le FMI a modifié son rôle, qui consiste depuis à aider les pays faisant face à une crise financière en leur octroyant des prêts. Le FMI est financé par ses pays membres, dont le plus gros contributeur est les États-Unis, qui détient par conséquent un droit de véto sur les décisions de l’organisme.
De son côté, la Banque Mondiale (BM) a été formée en 1945 pour financer la reconstruction de l’Europe et du Japon suite à la Deuxième Guerre Mondiale. Suite à l’achèvement de cette reconstruction, la BM a redéfini son mandat comme étant le financement de projets favorisant l’essor économique des pays en voie de développement.
Ces prêts sont généralement octroyés en tranches et sont conditionnels à l’établissement de Programmes d’Ajustements Structurels (PAS). Les PAS comprennent généralement les mesures suivantes :
• Réduire le déficit budgétaire du gouvernement.
• Laisser flotter la devise.
• Libéraliser le commerce international en réduisant les barrières protectionnistes.
• Éliminer les contrôles de prix (plafonds et plancher).
• Éliminer les subventions.
• Privatiser les entreprises d’État.
• Adopter un cadre légal favorisant le respect les droits de propriété privés.
• Réduire l’ampleur de la corruption gouvernementale.

Les Programmes d’Ajustement Structurel ont été introduits en Afrique au début des années 1980 non seulement du fait d’une crise d’expansion du modèle capitaliste, mais aussi à cause d’un certain nombre de déséquilibres macro-économiques, tant du point de vue des finances publiques que de celui de la balance des paiements. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international, créateurs des Programmes d’Ajustement Structurel, ont imposé ces mesures au pays du sud pour stabiliser les économies, c’est-à-dire pour ramener les déficits des finances publiques et de la balance des paiements dans des limites qui permettent d’organiser une gestion financière qui permet de stabiliser l’inflation.
Les états africains ont senti ces programmes jusque dans les villages les plus reculés avec leurs lots de dégression des effectifs de la fonction publique, des privatisations des entreprises étatiques et des grèves paralysant l’activité économique des pays. Ce fut une étape douloureuse pour les jeunes états africains.

La mondialisation et l’Afrique

La mondialisation a été vendue comme le remède qui fournira à l’Afrique les clés pour son Take off définitif. Trois décennies plus tard l’Afrique tire le diable par la queue. Ses matières premières ne lui rapportent pas à hauteur de souhait. Sa monnaie n’est pas toujours indépendante par le biais d’une banque centrale autonome. Elle constitue un marché sur lequel les grandes puissances productrices ont encore leurs prés carrés. Sa propre production est à l’état embryonnaire. Ses produits manufacturés peinent à atteindre d’autres marchés autres qu’africain. Il faut le rappeler, le volume des échanges entre pays africains est faible. Le commerce inter-africain n’est que de 15%. En dehors des exportations de matière premières de café, cacao, bois, hévéa, coton, uranium, fer etc… l’Afrique est à la traine pour la manufacture. La mondialisation a favorisé la libre circulation des biens dans un certain sens. L’Afrique voit ce qui se passe dans le monde mais y participe très peu en tant qu’acteur libre. Si le capitalisme prône « le laisser faire, le laisser aller » il se fait sur le dos de l’Afrique. Les sous-sols africains détiennent 10% des réserves mondiales de pétrole et de gaz, ils regorgent de diamant, d’or, d’uranium, de chrome, ses terres produisent cacao, café, fleurs, bois. L’Afrique possède 36% des ressources mondiales d’hydroélectricité, 60% des terres arables non utilisées. Le potentiel du secteur agricole et agroalimentaire en Afrique pourrait se chiffrer à 1000 milliards de dollars à l’horizon 2030 selon la Banque Mondiale. L’Afrique peu encore repartir sur de bonnes bases.
Aucun pays du sud n’a réalisé un take off sur le long terme en ayant une relation de dominant à dominé avec ces institutions. Si l’Afrique souhaite participer pleinement à la chaine des valeurs, elle doit s’affranchir du poids toxique de ces institutions. Elle doit passer non seulement de simple consommateur à offreur mais aussi collaborateur dans les processus.
Le poids de l’Afrique dans le commerce international est de 3% en 2014, ces statistiques résument à elles seules le chemin à parcourir pour prendre une place de choix dans la chaine des valeurs.

Pour braquer sa place dans la chaine des valeurs, l’Afrique doit d’abord casser la chaine des aides.

Sources : Banque Africaine de Développement, BCEAO, Banque Mondiale, FMI, OCDE, CEA, ONU, McKinsey, Boston Consulting Group, Deloitte, Mazars, EY, PWC, Jeune Afrique, UE, UA

Elijah de Bla