Existe-t-il un système politique adapté au Mali après les trois coups d’État de 2012, 2020 et 2021 ?

Les deux derniers présidents de la République du Mali élus au suffrage universel ont été écartés du pouvoir par des militaires : Amadou Toumani Touré (ATT) en 2012, puis Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) en 2020. En 2021, la junte au pouvoir a elle-même renversé le Président Bah N’Daw et le Premier ministre, Moctar Ouane, qu’elle avait pourtant elle-même installés à leur poste. Selon moi, il faut distinguer les deux premiers coups d’Etat de celui de 2021, puisqu’ en 2012 et en 2020 la démocratie avait encore cours au Mali. Cependant, à partir de la démission forcée d’IBK, une dictature militaire s’est imposée et c’est dans ce cadre-là qu’a eu lieu le troisième coup d’Etat – que les putschistes ont présenté comme une « rectification de la Transition » – mais qui n’était qu’un règlement de comptes entre officiers : il n’a d’ailleurs pas engendré de réels changements, le Président Assimi Goïta étant avant et après le véritable détenteur du pouvoir.

Donc, il est intéressant de se demander pourquoi deux périodes de démocratie ont été suspendues par l’intervention de l’armée. Est-ce à dire que le modèle politique était inadapté ? Pour répondre, je vais développer deux points qui me semblent importants : d’abord, les raisons qui ont poussé des officiers à prendre le pouvoir pour écarter un modèle défaillant selon eux ; ensuite, je présenterai quelques principes qui, selon moi, pourraient garantir la viabilité d’un modèle politique.

I. Un modèle défaillant ?

En 2012, le capitaine Amadou Haya Sanogo s’empare du palais de Koulouba. Le nom du groupe de factieux à la tête duquel il se trouve attire l’attention : il s’agit du Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’État. Ce comité semble ambivalent : à la fois il dit vouloir défendre des principes excellents, mais il écarte un Président élu et réélu selon les règles démocratiques. De même, en 2020, alors qu’il a été élu deux fois, IBK est contraint de remettre le pouvoir à Assimi Goïta, lequel dirige le Comité national pour le Salut du Peuple (CNSP). Dans l’un et l’autre cas, l’armée se pose en sauveur de l’État. Le colonel Goïta déclare ainsi : « Le Mali se trouve dans une situation de crise socio-politique, sécuritaire. Nous n’avons plus le droit à l’erreur. Nous, en faisant cette intervention hier, nous avons mis le pays au-dessus, le Mali d’abord. » Évidemment, même si toute tentative du pouvoir par la force doit être condamnée, elle peut avoir des motivations légitimes. Quelles sont-elles en 2012 et en 2020 ? Le modèle démocratique ou le modèle démocratique incarné par ATT et IBK ? Autrement dit, n’est pas plutôt la pratique des institutions qui était mauvaise ? Comme Nicolas Normand, ancien ambassadeur de France au Mali, nous pensons que ce n’est pas le modèle qui est mauvais, c’est la façon de diriger l’État qui est nocive. En effet, bien que la Constitution de la IIIe République du Mali soit très proche de celle de la Ve République française et bien qu’elle soit donc en partie inadaptée, elle est bonne, puisqu’elle offre des institutions stables. Le problème est donc ailleurs : ce sont les gouvernants qui ont négligé de s’occuper de certains domaines forts : l’armée, la justice, les services fiscaux, la police… Ainsi, en n’investissant pas financièrement dans l’armée, celle-ci s’est retrouvée incapable d’assurer ses missions. Les Maliens ont donc été frappés, de manière souvent cruelle, par l’insécurité, surtout dans le Nord du pays. La justice s’est retrouvée elle aussi sans moyens, et, comme la police, a fini par chercher des expédients pour accomplir son ouvrage. La corruption s’est alors étendue. Les islamistes, revenus notamment de Libye avec les armes de l’armée de Kadhafi ont ainsi pu garantir une certaine sécurité à la place de l’État lequel a perdu de son autorité. Cette situation s’est aggravée plus les aides internationales augmentaient : les Maliens ne comprenaient plus à quoi servait l’État puisque la construction de tel ou tel bâtiment public, par exemple, dépendait de l’étranger. On a même parlé d’État « sous curatelle » ou « sous tutelle ». On le comprend donc, c’est la mauvaise gouvernance qui est responsable de la défiance à l’égard du modèle politique. C’est aussi la mollesse des dirigeants, obligés de trouver un consensus avec tous les partis politiques de plus en plus nombreux (on en compte aujourd’hui plus de deux cents !) ou plutôt avec leurs dirigeants. On le voit : la culture politique est un problème : c’est le second point que je tiens à aborder maintenant.

II. Quelques principes pour rendre viable le modèle politique

            Certes – je l’ai déjà dit –, la Constitution est partiellement inadaptée – et c’est d’ailleurs pourquoi je suis de ceux qui proposent une IVe République –, mais celle-ci ne peut être viable que si des principes politiques sont appliqués, si une culture politique est inculquée aux Maliens de sorte, comme l’écrivait Renan, qu’ils puissent un jour « vivre ensemble », en dépit de leurs différences, en bonne intelligence : je fais ici référence au conflit terrible entre les chasseurs et les cueilleurs, ou à l’exclusion d’une partie des Peuls parce qu’ils sont souvent perçus comme de potentiels islamistes. Alors, quelles idées pourraient aider à rendre pérenne le modèle politique ?

  • D’abord, les gouvernants devraient s’attaquer aux accords politiques nombreux que les dirigeants placent au-dessus des lois. Il faudrait donc réduire le nombre de partis politiques.
  • Ensuite, l’État devrait se concevoir avec des citoyens qui ne soient pas de simples votants : les Maliens n’ont pas tous la capacité de choisir de façon éclairée une idée politique ou une autre parce que nombre d’entre eux ne comprennent pas le français, la langue officielle, parce que l’accès à l’éducation est très restreint, et parce que le poids des imams est prégnant.
  • En effet, parmi les témoignages qu’elle a recueillis dans son essai, Mali, Château de cartes, Mirjam Tjassing nous prouve l’influence des imams sur le choix d’un candidat ou d’un autre lors d’élections et sur la politique des dirigeants. Je pense que des mesures d’incitation à la laïcité devraient avoir cours.
  • De même, la maîtrise de la natalité est indispensable dans le cadre d’une politique démographique.
  • En outre, il faut appliquer les accords d’Alger, donc décentraliser l’État.
  • De plus, les contre-pouvoirs ont toujours été corrompus ou paralysés par l’hyper-présidentialisation du régime politique. Je pense donc qu’il faut limiter le nombre de mandats du président de la République et lutter contre la professionnalisation de la vie politique, au détriment de la satisfaction des besoins vitaux des gouvernés.

Le Mali demeure un État fragile, car il n’y a pas, pour le moment, de projet politique et institutionnel d’envergure non pas pour refonder un État, mais pour le fonder bel et bien, pour qu’une nation véritable existe. Pour finir, il faut rappeler une évidence : on le voit bien depuis 2020, un régime militaire qui veut passer pour éclairer n’est pas souhaitable ! Sur les neuf présidents que se sont succédé, six sont sortis des rangs de l’armée, et quelle évolution le pays a-t-il connue grâce à eux ? le Président Assimi Goïta est en train de vendre les richesses du Mali à une puissance étrangère, la Russie, qui s’implante dans le pays grâce aux paramilitaires du groupe Wagner et perd ainsi le peu de souveraineté qui lui restait. Ses choix font que le Mali est maintenant rejeté par ses voisins et les puissances qui l’aidaient à sécuriser son territoire.

Balla cissé
Balla CISSÉ, docteur en droit public
Avocat au Barreau de Paris
Diplômé en Administration électorale