L’avenir des colonels putschistes maliens.

 

Il s’exprime à la tribune de l’Organisation des Nations unies (ONU), il intervient à la télévision, à la radio, il est l’homme des déclarations fracassantes contre la présence française au Mali… Le chef du gouvernement de la Transition, Choguel Maïga, restera ce vecteur ancillaire actif d’une dictature militaire de plus en plus russifiée par la présence grandissante du groupe Wagner. À ses côtés, on oublierait le Président, le colonel Assimi Goïta. Certes, dans un entretien donné pour Radio France internationale (RFI), le 22 février 2022, le Premier ministre rappelle que le chef de la junte « donne des orientations » sur la politique du pays, mais la discrétion dont il fait preuve est telle que se pose, selon nous, la question de son avenir. Il en va de même pour le ministre de la Défense et des Anciens Combattants, Sadio Camara, ou du directeur de la Sécurité d’État, le colonel Modibo Koné, puisque leurs missions sont assurées de plus en plus par les paramilitaires russes. Jusqu’à présent, ces trois officiers ont vu leur sort lié à deux autres comparses avec lesquels ils constituent ce quarteron de factieux qui a pris le pouvoir en août 2020 : Malick Diaw et Ismaël Wagué, respectivement président du Conseil national de Transition (CNT) et ministre de la Réconciliation, de la Paix et de la Cohésion nationale. Mais de quoi demain sera-t-il fait ? Il est intéressant d’envisager leur avenir selon le point de vue de l’histoire contemporaine (I), selon leur rapport étroit avec la Russie et d’après la guerre indirecte que le Kremlin mène contre la France au Mali, eu égard au conflit en Ukraine notamment (II) ; mais aussi selon les tensions qu’ils suscitent (III).

I— « La justice est aveugle »

Les colonels ont peur depuis le jour où, ayant quitté la garnison de Kati, ils se sont emparés du palais présidentiel, crime de lèse-démocratie. Un mois et demi après ce coup de force, pour les protéger, la Charte de la Transition du 1er octobre 2020 a prévu, en son article 23, que : « Les membres du Comité national pour le Salut du Peuple et tous les acteurs ayant participé aux événements allant du 18 août 2020 à l’investiture du Président de la Transition, bénéficient de l’immunité. À ce titre, ils ne peuvent être poursuivis ou arrêtés pour des actes posés lors desdits événements. Une loi d’amnistie sera adoptée à cet effet. » Au premier abord, la mesure n’est rien de moins que révoltante, foulant aux pieds l’État de droit. Elle réjouit cependant les optimistes qui savent que cette peur est motivée, parce que le Mali recouvrera un jour le principe de justice et que les putschistes risquent d’être appelés à comparaître dans un tribunal, comme les dictateurs précédents, qui ont tous visité les prisons du pays : Modibo Keïta, Moussa Traoré, Amadou Haya Sanogo. Mais les plus chagrins savent aussi que la justice est l’un des organes les plus malades et que, même en période démocratique, les dirigeants l’utilisent à mauvais escient : Alpha Oumar Konaré gracia Moussa Traoré, pourtant condamné à la perpétuité, et Amadou Haya Sanogo, après avoir passé trois ans en résidence surveillée, a finalement été acquitté, les poursuites contre lui ayant été abandonnées. De même, les exemples africains de chefs d’État autoritaires, voire sanguinaires, sur lesquels la justice ne peut agir sont légion et renforcent malheureusement l’hypothèse que les membres de la junte peuvent aussi éviter la sanction suprême : s’il vient d’être condamné à la prison à perpétuité par des magistrats burkinabè pour l’assassinat de Thomas Sankara, en 1987, Blaise Compaoré n’a plus rien à craindre parce qu’il a été naturalisé ivoirien en 2016 et parce qu’il réside à Abidjan. L’ancien homme fort de Gambie, Yahya Jammeh, profite également de la sérénité d’un asile doré, en Guinée-Équatoriale. Si la situation politique tournait mal pour eux, les anciens membres du Comité national pour le Salut du Peuple pourraient trouver refuge en Guinée, où s’est installé au pouvoir le capitaine Doumbouya, ou en Algérie, rares États qui les soutiennent, ou, plus vraisemblablement, en Russie.

II— « Marche ou crève »

En effet, les relations entre le Mali et la France se dégradant de jour en jour, la junte a cherché un appui solide, de nouveaux « partenaires », comme le dit Choguel Maïga. Pour cela, elle a accepté, en décembre 2021, de pactiser avec les hommes de Wagner, accusés de tous les maux. Ainsi que le rapporte Jeune Afrique dans un article publié en ligne le 27 janvier 2022, cet accord – que personne n’a officiellement reconnu – est l’idée de Sadio Camara, formé à Moscou. Il correspond exactement au projet exprimé par Vladimir Poutine en 2009 et que rapportait le chercheur Alexandra Arkhangelskaya en 2013 : « La Russie [constate] sans jalousie que d’autres pays ont noué des liens en Afrique, mais elle entend bien défendre [ses] intérêts sur le continent » Son souhait se réalise : depuis 2018, la Russie et la République centrafricaine travaillent ensemble dans le domaine militaire. Le Président Touadéra profite de la protection de son allié qui, en échange, exploite les mines de l’ancienne colonie française. Le même processus a commencé au Mali. De plus en plus redevables des Russes, grâce auxquels ils maintiennent leur emprise, les colonels acceptent de se rendre complices de procédés abjects commandités par le Kremlin pour affaiblir la France, qui paie ainsi son soutien diplomatique et militaire à l’Ukraine. Marionnette de Moscou, le régime empêche RFI et France 24 de diffuser leurs programmes au Mali depuis le 17 mars 2022. Le mois suivant, la junte accuse l’armée française d’avoir creusé un charnier à Gossi ; en mai, le porte-parole du gouvernement publie un communiqué informant d’une tentative de coup d’État soutenu par un « État occidental ». La France n’est pas citée, mais elle est bien la cible de cette attaque, Choguel Maïga ayant déclaré à l’ONU qu’elle était responsable d’un « abandon [du Mali] en plein vol ». Les putschistes et leurs alliés sont prêts à tout pour conserver leurs sièges : comme on dit dans l’armée, « marche ou crève ».

III— « Tu quoque, mi fili ! »

L’avenir des cinq officiers ne présente aucune perspective enviable. Dans une démocratie, les hauts responsables sortis de charge publient leurs mémoires, font part de leur expérience de gouvernement lors de conférences et continuent de peser, peu ou prou, en usant de leur influence. Mais les ex-dirigeants d’une dictature militaire, quand ils ont échappé à la prison à vie, sont tenus de faire profil bas : Mobutu dut accepter les conditions humiliantes d’un exil au Maroc ; Bokassa fut contraint de se rendre en France ; Ben Ali se résolut à rejoindre l’Arabie Saoudite… La plupart du temps, ils sont eux-mêmes victimes de coups de force. Le 20 juillet 2021, un homme essaya de poignarder Assimi Goïta, un mois après que ce dernier a prêté serment comme président de la Transition. La contestation semble donc venir de l’extérieur, mais chacun sait que des crocodiles dans un même marigot n’ont pas de pitié les uns pour les autres. Malick Diaw n’aurait-il pas aimé jouer le premier rôle, lui qui participa au coup d’État d’Amadou Haya Sanogo en 2012 ? Et Sadio Camara ? Ne voulait-il pas mieux manipuler Assimi Goïta ? Souvent, il y a plus à craindre du cercle proche : en 1965, Jean-Bedel Bokassa renversait son cousin, le Président David Dacko ; en 1989, Idriss Déby échouait à écarter son ancien allié, Hissène Habré ; au Gabon, deux ex-beaux-frères, Ali Bongo et Jean Ping, ministres sous Omar Bongo, se disputaient la victoire de la présidentielle de 2016. Que ces exemples servent de leçon à la junte : le partenaire le plus proche n’est pas forcément le plus fiable ni le plus fort ; la guerre en Ukraine prouve que la Russie n’a plus la même grandeur. Enfin, si le régime pense garantir son avenir en se présentant aussi comme la victime de la CEDEAO, de l’Union africaine et de la France qui lui renieraient sa souveraineté, il se trompe, car il s’isole toujours un peu plus et se durcit davantage. Cette succession de mauvais choix politiques annonce, à n’en pas douter, le début de la fin. Soldats ! Repos !

 

Balla cissé
Balla CISSÉ, docteur en droit public
Avocat au Barreau de Paris
Diplômé en Administration électorale