Critique du littéraire: « L’autre moitié du soleil » et la guerre du Biafra

« L’autre moitié du soleil » est le second ouvrage de la célèbre auteure nigériane Chimamanda Ngozi Adichie. Le récit commence au début des années 60 dans un Nigéria qui vient d’accéder à l’indépendance. Les faits sont racontés par Ugwu un jeune domestique de 13 ans qui a quitté son village pour Nsukka la ville universitaire du Sud-Est du pays pour travailler chez Odenigbo « master » un professeur d’université panafricain.  Il partagera le quotidien de son maître, fera la connaissance de sa compagne Olanna une riche héritière, de sa sœur jumelle Kainene qui partage sa vie avec Richard un jeune anglais et des nombreux amis intellectuels de master. Mais la guerre du Biafra éclate en 1967, Ugwu et son entourage vont voir leur vie bouleversée par cette guerre qui va les frapper sans ménagement. Ils sont issus du peuple Igbo, peuple majoritaire du sud est du Nigéria, qui sera victime d’un génocide mené à leur encontre par les Haoussas du nord.

 

L’auteur nous plonge dans les réalités de la guerre. La douleur d’Olanna lorsqu’ils pensent qu’Ugwu est mort (P585) « Elle ne comprenait pas complètement la rancœur qu’elle éprouvait. Il n’aurait rien pu faire pour empêcher la mort d’Ugwu. » Ou encore les viols commis par les enfants soldats (P560) « La fille, par terre, était immobile. Ugwu baissa son pantalon, surpris par la promptitude de son érection. » On est totalement plongé dans l’enfer qu’a vécu le peuple Igbo, on s’attache aux personnages, au fil des pages on comprend et on partage leurs désespoirs, leurs craintes, leurs doutes mais aussi leurs espoirs.

L’autre moitié du soleil
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la carte du Biafra comme révendiquée pendant la guerre en 1967

 

Ce livre permet une meilleure compréhension des relations interethniques au Nigéria, et la division Nord-Sud qui reste très forte.

Par ailleurs il y’a presqu’un silence autour de cette guerre dans le pays. Le général  Gowon avait déclaré lors de son allocution à la fin de la guerre « Pas de vainqueur, pas de vaincu« . Ces propos expliquent sûrement  l’absence de devoir de mémoire. La guerre du Biafra est très peu enseignée dans les cours d’histoire et aucune date n’est dédiée pour commémorer les victimes que l’on chiffre entre 2 et 3 millions.

 

En ce qui concerne la traduction, on regrette la mauvaise retranscription de certaines phrases en pidgin (créole issu de langues nigérianes et de l’anglais déstructuré), la mauvaise description d’éléments culturels comme la cuisine, l’usage de certains terme comme le mot « lappa » pour désigner le tissu que les femmes africaines enroulent autour de leurs hanches et communément appelé « pagne » par les francophones. Ou encore l’absence de la traduction de termes en Yoruba. Si vous êtes un locuteur anglais il est préférable de lire le livre dans sa version originale.

En revanche vous aurez l’occasion d’apprendre les rudiments du Igbo « Kedu?« ,  pour découvrir la traduction de ce terme nous vous invitons vivement à lire le livre ou à vous rendre à la fin de cet article. Le livre a d’ailleurs été adapté au cinéma en 2014 dans une production hollywoodienne.

 

Le Nigéria a toujours joué un rôle important à l’échelle du continent. En 1960 au moment des indépendances africaines le Nigéria l’un des rares pays anglophones d’Afrique de l’ouest était déjà le « géant africain » avec une population de 40 millions de personnes, supérieure à celle de toute l’Afrique francophone.

La guerre du Biafra fut également le théâtre de rivalités et d’affrontement entre les  puissances occidentales.

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Le drapeau du Biafra

La sécession du Sud-Est du Nigéria (zone majoritairement habitée par le peule Igbo) qui ensuite s’autoproclame République du Biafra est la raison qui a plongé le Nigéria dans une guerre civile connue sous le nom de la « guerre du Biafra » entre le 7 juillet 1967 et  le 15 janvier 1970. Comme toutes les guerres en Afrique, on trouve les causes dans des conflits interethniques souvent créés par l’ancienne puissance coloniale, les jeux d’intérêts des occidentaux qui sont ici l’Angleterre et la France et la soif de pouvoir de chaque groupe ethnique. Les Anglais  ont pratiqué au Nigéria la doctrine de base du colonialisme qui est de « diviser pour mieux régner». Ils ont favorisé l’ethnie Igbo (Sud-Est du pays) qui a été évangélisée et l’alphabétisée, ce qui lui a permis d’occuper la majorité des postes dans l’administration et le commerce. Par ailleurs leurs terres regorgent de ressources naturelles  importantes (charbon & pétrole), tous les  ingrédients sont donc réunis pour créer des animosités entre les Igbos et les deux autres groupes ethniques du pays.

Il est important de rappeler que le rôle joué par chacune des trois ethnies les plus importantes dans cette guerre découle des conséquences liées à la gestion du pays les six premières années après son indépendance ainsi que des intérêts économiques.

Entre 1960 et 1966 le Nigéria est dirigé par les nordistes (groupe ethnique Haoussa-Peul) et les Igbos, ce qui entraîne évidemment une grande frustration des autres groupes ethniques. Commence alors des jeux d’alliances où l’on verra défilé à la tête du pays un représentant du nord en 1965 (Abubakar Tafawa Balewa), par la suite renversé par un coup d’état en 1966 où le pouvoir est repris par un Igbo (Johnson Aguiyi-Ironsi).

La même année une rébellion contre les Igbos éclate dans le nord entrainant le massacre de 30 000 Igbos  et leur exode pendant plusieurs mois. Les nordistes reprennent le pouvoir après la mort d’Ironsi et un coup d’état qui porte au pouvoir la junte militaire menée par un chrétien (général Yacubu Gowon). Le général Gowon décide de changer la structure administrative du pays, les Igbos se voient alors privés des zones pétrolières. Un de leur leader, le général Odumegwu Emeka  Ojukwu refuse de se soumettre malgré une tentative de médiation organisée par les Ghanéens en janvier 1967 avec l’accord d’Aburi. La guerre est officiellement déclarée le 7 juillet 1967.

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Le général Yacubu Gowon arrivé au pouvoir au Nigéria en 1967 à la suite d’un coup d’état militaire

 

La guerre du Biafra a visiblement plus marqué l’histoire au niveau international que national. C’est au cours de cette guerre que s’est développé le photojournalisme, elle a donc été très médiatisée.

Les photos d’enfants souffrant de malnutrition ont choqué l’opinion publique occidentale et entraîné des actions humanitaires importantes. C’est pendant cette guerre que l’ONG Médecins Sans Frontière a été créée. Cette guerre fut aussi l’occasion pour la France de régler ses comptes avec le Nigéria qui l’avait condamné après les essais nucléaires et l’Angleterre pour affaiblir sa zone d’influence.

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Les enfants biafrais marqués par la mal nutrition pendant la guerre.

La guerre du Biafra n’a malheureusement pas servie de leçon aux Africains car près de 3 décennies plus tard le même scénario se répète au Rwanda. Apprenons de l’histoire!

 

Ndlr : Le terme Kedu  signifie « comment ça va  » en langue Igbo.

 

Sisi Adouni

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